- Moi, c'est Basile.
- Jules.»
Dans le désordre
Marion Brunet
X' - Sarbacane
Ils s'appellent Phlox, Hilaire, Polycarpe, Clovis, Nazaire. Y a Jean-Guy aussi, le petit. Elles s'appellent Irmine, Prisque, Basilide. C'est le petit monde d'un petit village, par là. C'est l'été et il fait chaud. On vide le canal pour lui nettoyer la boue du fond, et on y trouve un sac plastique, neuf, avec des os dedans. Et pourtant il ne manque pas un squelette au cimetière.
Ça s'appelle Des carpes et des muets, c'est Edith Masson qui l'a écrit, et c'est réjouissant à lire.
"Hilaire poussa la porte du bistrot. La salle était dans l'ombre, Nazaire avait tiré les rideaux.
Juchés sur les tabourets, des habitués du matin, avachis au comptoir, se taisaient, les yeux dans le Picon. Autour des verres, des mouches ivres tournaient en rond. Ils levèrent la tête quand les trois hommes et Phlox entrèrent.
- Sers-nous un coup, Nazaire, dit Clovis en faisant claquer le sac d'os sur une table que le cafetier avait briqué le matin même avec soin.
- C'est quoi cette saloperie ? dit Nazaire, les mâchoires en avant - il était maniaque.
- Un squelette.
Nazaire eut un geste de recul. Au zinc, les habitués se balançaient sur leurs tabourets. Ils attendaient la suite. Ils hésitaient à venir voir, au cas où ce serait une blague. Mais Polycarpe, théâtral, extirpa un crâne tout ce qu'il y avait d'humain. Puis les os, un à un."
"Et ce matin de grande crue où, en ouvrant sa porte comme il aimait le faire aussitôt levé pour humer l'air, il avait trouvé la rivière immobile et froide à ses pieds, drap monté pendant la nuit, venu border les rues et les maisons. Saisie à l'aube d'un gel vif. Il avait longuement contemplé la vallée, lisse, grisâtre, mer figée, crevée de troncs étranglés, broussailles noires, poteaux électriques. [...]"
Des carpes et des muets
Édith Masson
Les éditions du sonneur
Pendant qu'il ne neige pas ici, je lis canadien, et c'est une riche idée sais-tu !
Bondrée, l'incroyable Bondrée, vient juste de sortir en poche et c'est une aubaine.
Bon, incroyable, c'est pas le mot qui lui va le mieux. C'est juste que je fredonne Dans la jungle terrible jungle en même temps que j'écris, et dans l'élan,va comprendre, j'ai repris le rythme.
🎼 Dans les bois de, Bondrée les bois, l'trappeur a surgi c'soir 🎶
(mouais. Désolée)
C'est l'été, au bord du lac c'est familial, les cabanes sont en rondins de bois et autour c'est la forêt.
Et dans la forêt, il y a, il semblerait, un trappeur-hanteur. Qui a comme des comptes à régler.
C'est Andrée A. Michaud qui a écrit Bondrée, et c'est chouette comme elle écrit Andrée A. Michaud. Ça commence tout doux l'air de rien, ça te prend tout de suite par la main, et zou, ça t'embarque, tu lis français, anglais, canadien, tu t'en fiches, tu comprends tout et tu te régales.
Moâ, en tout cas, j'ai fait bonne chère ! Un chouette de polar !
« […] Que faisait Ménard dans les bois ? avaient d'abord voulu savoir les policiers, et Ménard n'avait d'autre réponse à cette question que la plus banale. Il se promenait, c'est tout, parce qu'il aimait se promener, marcher sous le couvert des arbres et observer les jeux de lumière sur l'enchevêtrement des racines moussues. Il ne pouvait cependant expliquer pourquoi il avait pris cette direction plutôt qu'une autre. Il s'agissait d'une affaire de hasard, d'impulsion du moment. Un détail attirait votre attention, une éclaircie familière, et vous décidiez de vous enfoncer dans le bois à cet endroit.
Ménard ignorait quel chemin il aurait emprunté s'il avait su ce qu'il découvrirait ce jour-là et cette pensée le torturait. Aurait-il couru vers Zaza, porté par le fol espoir d'arriver avant la mort, ou aurait-il laissé à d'autres le soin de fermer les yeux révulsés de la jeune fille ? Se précipite-t-on vers le cauchemar, vers le fer qui va vous déchirer la poitrine ? Après être revenu chez lui, la veille, pendant que les policiers s'occupaient de Zaza Mulligan, il n'avait pu s'assoupir qu'au petit matin, hanté par le regard indescriptible de l'adolescente, mélange de résignation et de terreur blanche, puis par la longue jambe qui s'était glissée sous les draps, de la douceur gluante du sang frais, et l'avait poussé à se relever d'un bond. Le fer, déjà, avait brûlé sa peau, l'obligeant à mentir à Jocelyne, sa femme, à la réconforter maladroitement, incapable de lui avouer qu'ils coucheraient désormais avec une morte.
Les enquêteurs avaient aussi interrogé cette dernière, Jocelyne, d'une grande beauté, avait constaté l'un des policiers devant la légèreté des taches de rousseur rappelant l'immensité des soleils sous lesquels avait dû courir la petite Jocelyne. Celle-ci avait confirmé que son mari s'absentait souvent de longues heures pour revenir l'haleine chargée d'odeurs de gomme d'épinette, les yeux remplis de lueurs prises à l'eau des ruisseaux ou à l’œil des bêtes tapies dans l'obscurité verte des sous-bois. Elle ne connaissait pas la véritable origine de ces lueurs, ne comprenait pas que l'eau froide puisse se transformer en lumière au coin d'un œil, mais elle pouvait décrire le goût amer de la forêt, qui demeurait longtemps dans sa bouche après que son mari, à coups de langue lumineuse, avait tenté de lui inoculer cette essence contenant la beauté des arbres. Elle n'avait cependant rien pu leur apprendre sur Zaza Mulligan, sinon que ce corps fantomatique marchait depuis la veille au côté de celui de son mari, qui lui avait parlé de la jambe déchirée de Zaza, mais surtout de sa chevelure, de cette traînée de lumière éteinte dans l'ombre verte. C'est ce qu'avait d'abord vu Ménard en s'écartant du sentier, une longue chevelure rousse, ne comprenant pas bien ce qu'était cet enchevêtrement soyeux. Il avait ressenti un coup au sternum en l'apercevant, pareil à ceux qui lui transperçaient la poitrine quand sa petite Marie lui échappait pour traverser la rue. Le temps s'arrêtait alors, n'était plus qu'un cœur battant à vide, jusqu'à ce que Marie ait atteint le trottoir d'en face et qu'il la rejoigne, les jambes molles, les oreilles bourdonnantes : si tu meurs, Marie, je vire fou.
Au sein de la forêt, il avait donc pensé à Marie en retenant son souffle, puis il s'était mis à rire, à se moquer de lui, de sa bêtise, cherchant un mouchoir dans sa poche pour essuyer ses larmes et s'accroupissant, une crampe au ventre, maintenant, une bonne crampe de fou rire. Ce qu'il avait pris pour une chevelure n'était que la longue queue d'un renard roux, mort de faim, de maladie ou de vieillesse. Maudit Ménard, avait-il murmuré, maudit Ménard que tu m'énarves des fois. Lorsqu'il avait relevé la tête, un éclair de chair blanche l'avait ébloui, quelques pouces de blancheur prolongeant la chevelure. Son rire avait cassé net, un tir de boulet l'avait frappé en plein cœur et il s'était approché de l'arbre au pied duquel gisait la chose inconnue. C'est un renard, Ménard, pogne pas les nerfs, c'est rien qu'un pauvre renard. Mais la chose était presque nue, plus longue qu'un renard, plus blanche aussi. La chose avait des jambes et des ongles vernis."
Espiègle. Je crois que voilà, c'est ça qui me vient : il y a de l'espièglerie dans l'écriture d'Andrée A. Michaud. Oh pas seulement, bien sûr, le dame est subtile et plurielle, mais j'ai bien aimé le soupçon d'espièglerie que j'ai trouvé dans les tons de son écriture. Je vais lui remonter la bibliographie. Du coup.
Bondrée
Andrée A. Michaud
Rivages / noir
"Le givre fait gueuler la lumière. Lorsqu'il a voulu ouvrir les yeux, sa paupière gauche était encore collée par le sang."
... ça commence...
"Il s'extirpe de son cocon d'épines, renfroque ses loques et crache un bon coup l'île de glaires, de fer et de sang qui flottait au fond de sa gorge."
...un peu plus loin, c'est comme ça que ça continue. Et je trouve ça beau. Vinau me ferait aimer le spectacle d'un match de boxe avec ses mots, de toutes manières.
"Ha cette enflure de père barrique de merde qui m'a soulevé comme un fagot pour écraser ma gueule contre les murs, je vois encore sa bouche tordue toute dégueulasse quand tu as fourré tes crocs dans son cul ! Ha ça tu lui en as mis une belle. Il a gueulé comme la truie de septembre."
"Entre les arbres une brume de printemps trempe le jour qui se lève. Il crache dans ses mains. Soulève puis porte de ses deux bras le corps blessé de la bête. Pas à pas il avance."
Je te laisse, je commence la page 17. Et je n'y suis plus personne.
C'est ce que j'écrivais le 11 septembre.
Le 16, je l'avais refermé, ça dansait et ça me palpitait dedans. Et j'écrivais ça :
Ce livre est chemin.
Les livres que j'ai lus, au changement de saison, se tiennent la main. Et c'est pas fait exprès. Neverland, Le camp des autres. Et Sirius est leur petit frère.
Je me sens bénie des dieux, ceux que tu veux ou d'autres, d'avoir appris à lire, d'avoir appris la coulée douce des lettres ensemble pour entendre leurs chants.
J'ai rencontré des livres-compagnons, qui font jambes, qui marquent. Et puis il y en a quelques uns, ils ne sont pas nombreux, trois-quatre albums et deux-trois romans, peu importe, qui sont mes livres préférés au monde. Le camp des autres, à la moitié du bouquin, en était déjà un.
Un livre préféré au monde.
"Dans le ventre sauvage d'une forêt, la nuit est un bordel sans nom. Une bataille veloutée, un vacarme qui n'en finit pas. Un capharnaüm de résine et de viande, de sang et de sexe, de terre et de mandibules. Là-haut la lune veille sur tout ça. Sa lumière morte ne perce pas partout mais donne aux yeux qui chassent des éclairs argentés. Gaspard est recroquevillé contre le chien. Á moitié recouvert par lui, il le serre dans ses bras trop courts. Le feu n'empêche pas d'avoir froid, le maintient dans un demi-sommeil parcouru de sursauts. Le feu n'empêche pas d'avoir peur, le monde entier autour d'eux grouille comme une pieuvre sombre. Le vent siffle, souffle, gémit, gonfle les buissons comme des poitrines et fait craquer les branches. On entend les insectes sous les écorces, les becs de rapaces qui fouillent dans les goitres égorgés, les petits os craquants sous les mâchoires des rongeurs. On dirait que c'est le sol tout entier qui bouge. Et au loin parfois, lorsque tout se calme, un hurlement éventre le vide noir qui les entoure. Il y a des loups, ou des hommes quelque part, qui se déchirent l'âme. Il y a des peines, des cris, des grognements tout autour qui givrent jusqu'à l'aube."
"La nuit a marché lentement sur ces corps abîmés. C'est long à traverser une nuit. Elle a pris son temps pour imbiber chaque parcelle du corps de l'enfant, chaque recoin de sa pensée malmenée d'une poisse sans lumière. Gaspard ne pense pas. Ou peu. Ou mal. C'est sa peur qui pense. C'est son ventre retourné."
"Ce qui devait mourir est mort. Le reste a patienté, mijoté dans l'absence et le silence couvé de la neige. Á présent, un petit monde tout neuf est là pour dévorer le jour. Avril tout cru, ou début mai. Une lumière jeune et vive traverse les couches du temps, descend de plus en plus bas, jusqu'aux premiers bourgeons cachés dans leurs plis. Les grouillances se déplient dans une danse immobile, l'ascension du vivant grimpe avec le jour. Le ciel fait des pirouettes."
"En s'approchant, on peut distinguer au niveau du sol, entre les repousses et les drageons, un tuyau à poêle qui sort de terre et laisse échapper par petites volutes régulières de la fumée. L'homme accélère le pas avec la légèreté de celui qui arrive chez lui. On comprend que sous ses pieds il y a un toit. Une maison enterrée sous ce qui ne semblait être qu'un tertre. Il tient sa besace dans la main gauche et s'aide de la droite pour se tenir aux troncs en dévalant la dernière pente. Entre deux rochers massifs qui tiennent lieu de gardien, une porte couverte de mousse."
"Ses derniers souvenirs sont ceux du Général qui dit Chante ma juive, et de cette femme aux yeux-serpent qui entonne dans une langue étrange un chant de braises et de nuit, de larmes et d'étoile orpheline, la plus belle chanson que Gaspard ait jamais entendue."
"La nuit donne un nouvel écho aux chants de la forêt. Les brames et les hululements prennent la matière que l'obscurité vole au jour, ils deviennent épais, solides, pointus. Les menaces changent de géographie. Les diurnes se tassent dans l'espoir de garder un peu de leur chaleur pendant que tout un nouveau monde se réveille pour faire grouiller la nuit. Ça attaque par en-dessous.Ça grignote. Ça bondit et accule. Ça surgit. Le soir, Gaspard traverse un nouveau pays au grappin de sa bougie. Il tente d'escalader les lettres et les signes. Suit d'un doigt hésitant des arabesques noires qui soudain prennent vie en dévoilant un sens. Ça l'ennuie et le fatigue. Il ne pense pas parvenir de l'autre côté mais il pressent le pouvoir que ce savoir suppose, il devine également la dimension sacrée qu'il revêt pour Jean-le-blanc alors il s'accroche. C'est pas plus dur que de curer le sol d'une écurie. Parfois lui prend l'envie de planter son poinçon et d'éventrer les livres. Tout est laborieux ici, mais tout semble tenir, droit et costaud, alors il persiste. Mais tout de même, pour une plante, une lettre, un mot, le temps que cela prend, la lutte contre soi que cela représente, de se confectionner quelque chose à savoir."
"La clarté que l'on nous refuse, nous la volerons avec le feu. Nous coiffons la nuit au poteau. Nous rallumons les nues. Nous sommes la suie qui ne mérite pas l'azur. Nous sommes la chair rouge des braises. La petite viande perdue. [...] Nous sommes les fauves en exil. Les apatrides. Les moins que chien."
"C'est vers l'automne précédent, celui de 1906, humide et froid comme la mousse des cimetières, que Gaspard avait entendu parler pour la première fois de la Caravane à Pépère."
Le camp des autres
de Thomas Vinau
chez Alma éditeur
Ce n'est pas un livre, c'est une rivière souterraine qui charrie la vie terreuse, ses élans archaïques et son aventure onirique, tout en-dessous.
Ça, c'est ce qui me saute à l'oeil et qui me parle au creux.
Il y a les mots, simples, humbles, choisis avec soin et qui, enfilés les uns aux autres, t'offrent un collier, une histoire juste et ciselée. Oui, voilà, c'est ça : c'est ciselé sans fioritures.
Et pour reprendre les mots que j'écrivais hier : "Quel rythme ! Chaque page est essentielle, chaque paragraphe amène, découvre, avance. Rien n'est superflu. Et pourtant il n'y a rien de dense, ce n'est pas touffu, rien d'essoufflant, de lourd. Il y a de l'errance mais jamais de désertion, aucun ennui, il y a des embûches, c'est truffé d'épreuves, et l'élan, toujours l'élan, profond, pas le saccadé excité. C'est de la crapahute avec tous les paysages qui vont avec."
Cette femme a l'écriture incroyable. Mais comment fait-elle ?!
Et tant pis si ça sonne comme du Cabrel, elle a dû vivre toutes les vies pour savoir si bien aujourd'hui.
"Cette absence le plongeait dans une épouvante si ancienne qu'il avait l'impression d'être sorti de son corps."
"Nous aussi, on va tomber, reprit-il. On aura des bosses et des bleus. Mais on trouvera le bon équilibre. Je crois qu'on peut s'aimer sans les mains, Hama."
Juste avant il racontait :
"Quand j'étais petit, dit-il, un garçon du village m'avait prêté son vélo. Je m'entraînais à en faire sans les mains. Je suis tombé pas mal de fois ! Mais finalement, j'ai compris comment garder l'équilibre, et j'y suis arrivé."
"Bo avait vu le jour dans une région sauvage, hérissée de forêts. Un pays d'herbes noires que le vent rabat sur la prairie. Où les fleuves servent de routes. Où les lacs suivent en tremblant la course des nuages. Une terre tatouée par les sabots des troupeaux, figée sous la glace de l'hiver et que chaque printemps éventre en milliers de ruisseaux."
"Tout se paye, trancha le patron du café. Par les temps qui courent, on ne peut pas se permettre de vouloir le bonheur.
[...] Depuis l'explosion, nous avions repris nos habitudes craintives : aux grandes joies de l'existence qui s'accompagnaient aussi de grandes peines, nos esprits paresseux préféraient le confort médiocre d'une vie sans risque."
"Un frisson monta le long de nos échines. Depuis que nous avions perdu confiance en nous, les vieilles croyances nous servaient de raisonnement et certains mots semaient la panique dans nos esprits rétrécis."
"Nostalgiques d'un temps idéal, nous voulions le jour sans la nuit, le soleil sans l'ombre, la vie sans la mort, le désir sans le risque, et Hama sans Bo."
"Aux vitrines des cafés, les rideaux de fer étaient baissés comme les paupières de quelqu'un qui a honte."
Tant que nous sommes vivants,
Anne-Laure Bondoux
Gallimard